J'ai déjà dit que les paysans en France et en Espagne savaient ce que
signifiaient les statues d’animaux en argile qui étaient transpercées par des
lances, parce qu’au vingtième siècle ils chassaient toujours les loups de cette
manière. Cette coutume ou ce savoir magique dont ils ont hérité est passé du
père au fils depuis dix ou douze mille ans. Toutes sortes de personnes avaient
occupé tour à tour le pays, parlant parfois des langues différentes, mais toutes
ces invasions n’ont eu que pour conséquence que de nouvelles personnes sont
arrivées et ont probablement confisqué les meilleurs lopins de terre et
certaines femmes. Les habitants originaux furent écartés et durent se contenter
des terres moins fertiles ; mais quelques générations plus tard, à part
peut-être une partie des « dirigeants » ou de la noblesse, les habitants
originaux avaient repris leur place. Rudyard Kipling en parle dans un livre où
il met en scène un lopin de terre au cours des âges, avec ses différents
seigneurs et propriétaires et la famille Hobden qui y a vécu sans interruption
et l’a travaillé comme ils savaient le faire, cela se termine par :
« … car d’après ce que je comprends, quel que soit celui qui
paye les taxes, c’est Hobden qui possède la terre ».
En tout cas, c’est comme ça en Angleterre et aussi ailleurs aujourd'hui. Les
plus anciennes familles sont les « sorcières » héréditaires ou « les gens sages
», bien que malheureusement elles n'aient pas conservé de traces de leur arbre
généalogique.
Je ne peux pas dire quand exactement le culte est devenu une religion, mais il y
a une célèbre fresque préhistorique dans une caverne en France (la grotte des
Trois Frères en Ariège). On appelle habituellement cette fresque « le magicien
». On y voit incontestablement un homme vêtu d’un masque et d’une peau de bête
avec des cornes sur la tête. De toute évidence, il joue rituellement le rôle
d’un animal. A l’Age de Pierre, quand l'homme ne possédait aucune arme en métal,
il ne pouvait compter que sur des couteaux, des lances, des haches et des
flèches fabriquées à partir de silex ou de pierre. Ce n’était pas facile de tuer
un grand cerf ou un buffle avec de telles armes ; ainsi les chasseurs de l’Age
de Pierre ont adopté une stratégie qui consistait à attirer un troupeau dans un
piège dont il ne pourrait pas s’échapper, puis ils tuaient les animaux en leur
envoyant des flèches ou en les faisant tomber d’une falaise ou dans un puits.
Ils les récupéraient ensuite et se les partageaient. Des anthropologues ont
suggéré que pour obtenir du gibier là où les chasseurs le souhaitaient, un
d’entre eux, probablement le chef car il devait être brave et rusé, se déguisait
avec les cornes et la peau d'un animal afin d'agir comme un leurre. Certaines
tribus primitives chassent encore ainsi aujourd'hui. Quand j'étais à Bornéo, il
y a cinquante ans, le gouvernement avait confisqué les pistolets de tous les
particuliers. Les tribus partaient à la chasse aux cerfs avec une paire de bois
de cerf montée sur un pieu. Un homme avec ces andouillers rampait jusqu'au bon
endroit, les autres chasseurs se plaçaient de l'autre côté du troupeau. Un des
chasseurs hurlait pour effrayer les animaux, alors l'homme avec les bois de cerf
dressait le pieu et se mettait à courir. Le troupeau de cerfs, voyant des
andouillers se déplacer, courrait derrière lui et le suivait jusqu’à un marais,
où l'homme avec les bois avait précédemment préparé un endroit où il pourrait
courir en sécurité et s'échapper. Dans le marais il était facile de tuer les
cerfs. La région était couverte de broussaille de 1 mètre 50 à 1 m 80 de haut,
il n'était donc pas nécessaire de porter des peaux en plus des andouillers ;
mais, en Europe, le pays semblait plus dégagé, en conséquence un déguisement
plus complet devait être nécessaire.
Il est très probable que l'homme qui prenait la tête de la chasse était aussi
celui qui dirigeait les cérémonies magiques et qui est devenu le prêtre de la
tribu, car à cette époque la religion et la magie étaient étroitement liées. On
contactait les dieux pour conserver un lien avec les forces de vie et ces forces
étaient identifiées aux forces de magie et de fertilité. Il était aussi d'usage,
chez les premiers hommes, et cela jusqu’à une période relativement tardive, que
le prêtre s’identifie et soit identifié avec le dieu qu'il servait. En
conséquence, le chasseur à cornes est devenu le prêtre-magicien cornu puis par
la suite le Dieu Cornu.
Mais le Dieu Cornu avait une autre fonction que d’être celui qui fourni la
nourriture. Il était également celui qui traitait avec la mort. C'était suite à
sa danse magique que le grand cerf a été tué. Le chasseur savait que lui aussi
un jour devrait quitter ce monde et passer par les portes de la mort. Je ne
pense pas que les primitifs étaient aussi effrayés par la mort que les gens
d’aujourd’hui. Vivant plus près de la nature, leurs pouvoirs psychiques étaient
plus actifs et l’idée de communiquer avec leurs parents et amis décédés ne leur
était pas étrangère. Ils considéraient cela comme une chose tout à fait normale.
Ainsi les sorcières, chez qui cette croyance ancienne est encore préservée sous
forme fragmentaire, n’ont pas peur du Dieu Cornu sous sa forme de Seigneur des
Portes de la Mort. Pour les sorcières, il n’y a pas « d’enfer » de feu comme
l’imaginent certains chrétiens. Leur vision de l’au-delà est plus un lieu où
l’on se repose et où l’on se régénère, un lieu où les gens attendent leur tour
pour revenir sur cette terre. Il s’agit bien-sûr là du concept de la
réincarnation qui est très répandue dans les peuplades primitives de toutes
sortes. Pour elles, l'endroit le plus logique d’où viennent les âmes des
nouveau-nés est le Pays des Morts où il y a abondance d’âmes dans l’attente d’un
autre corps. Ainsi le « Seigneur des Portes de la Mort » est aussi le dieu
phallique de la fertilité, celui qui « Ouvre les Portes de Vie ». C'est la
raison pour laquelle le dieu des sorcières a été incorporé au Panthéon romain
sous la forme de Janus, le dieu à deux visages qui était le Gardien des Portes.
Lui et sa compagne Diane sont deux des déités les plus anciennes d'Europe
Occidentale et, selon le Canon Episcopi du début du dixième siècle, Diane est la
déesse des sorcières.
wica wicca Gerald Gardner